Faiseuse de Fees

Conteuse d'histoires

A propos du Dragon

Enfant, j'étais obsédée par la peste. Je savais pourtant qu'elle n'avait plus vraiment cours et que je ne risquais rien.  Oui mais voilà... La peste était là, assortie de visions de tortures et de souffrances endurées dans d'humides cachots. En fait, je n'habitais pas le siècle : j'étais coincée au coeur du Moyen-Age.
En ce temps, le vampire régnait.
Je ne le voyais pas mais par lui, je me sentais surveillée. J'avais conscience que mes pensées l'attiraient, c'est pourquoi j'étais sûre qu'une nuit, il allait se décider à quitter l'endroit où il se tenait enfermé pour se manifester.
Dans l'appartement bourgeois où j'habitais, un silence lourd pesait sur toutes choses, donnant plus de corps encore au monde fantasmé que je m'étais inventé tout en préservant en moi  l'ignorance de tout ce qui aurait du me concerner.  
Nul ne m'avait dit que le clochard assis sur le banc de l'avenue juste en dessous de la fenêtre était mon frère. Personne jamais ne m'était présenté. En fait, je n'avais d'autres choix toujours que de le deviner, à partir de bribes de phrases que je pouvais attraper. Ainsi en était-il de cette formule énigmatique que ma mère par trois fois avait prononcé :
"Savez vous que nous avons des origines ?".
Et puis un jour ça a été la révélation. Voilà que j'ai intercepté dans sa bouche, le mot père accolé à celui de roumain et alors la fameuse origine a t-elle pu débouler à grand fracas sur ma tête. Ce jour là, il m'a semblé que j'attrapais un grand-père de la même façon que l'on contracte la peste.

Au sortir de mes années sombres, j'ai ressenti la nécessité d'enquêter sur l'histoire de ma famille. Sur mon père pro-nazi réchappé de l'épuration (La Peste). Sur le fameux grand-père interné en France. Ainsi que sur tous les autres cadavres trainants dans lchacun des placards.
Mais il m'a fallu aussi affronter chacune de mes vieilles terreurs, et c'est là que j'ai découvert que Vlad Dracul était membre de l'ordre du Dragon inversé. Ce jour là, j'ai compris, en voyant ces seuls mots, que le dragon cherchait depuis toujours à me parler.
Je me suis mise à le représenter. A le peindre. Je voulais lui redonner sa noblesse. D'ailleurs, si le dragon était inversé, est-ce qu'il n'allait pas suffire de le retourner ?
Je l'ai appelé "Drag", comme si c'était son petit nom, et c'est là que je me suis mis à recevoir des dragons de tous les côtés. C'était une véritable pluie qui soudain m'arrivait. Des livres, des vieux dessins ou des cartes postales que l'on m'envoyait ou qui m'étaient retournées depuis le passé.

Il y a une dizaine d'années, je me suis rapprochée d'Annick de Souzenelle et de l'Orthodoxie via un centre en Dordogne qui, je l'ignorais, était relié au patriarcat de Roumanie.
Un an après, je recevais la proposition de partir là-bas pour aller offrir des dons dans un orphelinat (des dons/la part du don/le Pardon) et j'ai alors su que j'allais pouvoir achever de me réconcilier avec le fameux vampire et une partie de mon histoire.
J'ignorais cependant à quel point la réconciliation allait être radicale, car avant de quitter la France, nous allions passer devant la prison de Cusset et  l'hippodrome de Vichy où mon père avait  été emprisonné.
Ce que je ne savais pas aussi, c'est que j'allais rentrer en Roumanie, à la gauche d'un prêtre.
Croyez moi : pour quelqu'un qui a rêvé de vampire la plus grosse partie de sa vie, ce n'est pas quelque chose d'anodin.

A Sibiu, on s'est arrêté et au bureau de poste, j'ai avisé une carte sur laquelle était écrit Cu Dragoste. Comme ça ressemblait un peu, je me suis retournée vers l'étudiante en théologie pour lui demander ce que cela pouvait bien signifier, ce à quoi elle m'a répondu « Avec Amour » ce qui m'a semblé être un beau début de piste.
Mais dès le lendemain dans une chapelle,  le mot "Drag" m'est apparu écrit en toutes lettres dans un texte mémorial et quand j'ai voulu savoir ce que cela signifiait, il m'a été répondu « L'être aimé ».
J'étais venu en Roumanie découvrir que le Dragon s'appelait "Chéri".